samedi 1 mai 2010

Le familistère Godin : une utopie réalisée

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Le pavillon central du "Palais Social" du Familistère
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Cest l’histoire d’un patron fortuné mais issu d’un milieu modeste, humaniste et visionnaire, au siècle de "Germinal", Karl Marx et Jules Verne… Il décida que ses ouvriers picards vivraient mieux que les bourgeois de Paris. Et ça a marché, concrètement, jusqu’à sa mort et au-delà !
C’est l’histoire méconnue de Jean-Baptiste André GODIN, dont l’exemple est toujours d’actualité pour tous ceux qui rêvent d’utopies réalisables…
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J.-B. A. Godin fit fortune avec l’idée géniale de fabriquer des poêles en fonte, plutôt qu’en tôle… et comme il était altermondialiste (à l’époque on disait : utopiste socialiste), il dépensa cette fortune pour améliorer la condition sociale de ses ouvriers.
Pour cela, il installa son usine à Guise (dans l’Aisne, en Picardie), au bord de l’Oise. Et à côté, il fit construire une cité, réservée à ses employés et leur famille, qu’il appellera Familistère : des logements sociaux luxueux (son « Palais Social » en forme de « U » évoque le château de Versailles !), mais aussi des services publics et des droits sociaux incroyables pour l’époque !
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Poële et cuisinières anciennes GODIN
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Le Palais Social ; la façade est tournée vers les bâtiments "éducatifs" et le centre-ville
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Godin était un utopiste pragmatique : il n’a pas voulu réduire les inégalités salariales, car des ouvriers mieux rémunérés, c’est des ouvriers qui picolent davantage (rappel : il s’agit de chaudronniers ruraux, au 19e siècle) !
Son idée géniale, c’est de leur offrir plutôt « les équivalents de la richesse », c’est-à-dire des conditions de confort et de salubrité inégalés pour l'époque : eau courante (froide et chaude !) sur le palier, gaz (pour l’éclairage) dans chaque appartement, piscine couverte chauffée, buanderie collective, école, garderie, théâtre, jardins ouvriers et jardin d’agrément, "supermarché" fonctionnant en coopérative, etc…

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Pavillon central du Familistère : cour intérieure rénovée
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Deuxième idée géniale : mettre les choix techniques et le bon sens, au service du progrès social.
Le système de coursives peut rappeler les architectures carcérales… mais il faut imaginer les habitants qui s’y croisent de façon permanente, dans la plus grande mixité sociale : manœuvres, employés de bureau ou cadres (on appelait d’ailleurs les familistériens : le "peuple des balcons"). Ce lien social quotidien, destiné à favoriser la fraternité entre les habitants, était magnifié pendant de grandes célébrations : "la fète de l'enfance", en septembre, était une grande journée glorifiant la réussite scolaire des élèves ; la "fête du travail", le 1er week-end de mai, valorisait le Travail en récompensant les ouvriers les plus méritants (c'était bien avant les évènement sociaux qui aboutirent à la "Fête du travail" telle que nous la connaissons aujourd'hui... qui a une autre connotation !).

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Autres idées techniques ingénieuses...
L’eau qui avait servi à refroidir les machines de l’usine, était récupérée et acheminée vers les robinets d’eau chaude. Les fenêtres, plus grandes au rez-de chaussée qu’à l’étage, fournissaient la même quantité de lumière à chacun. Quand la famille s’agrandissait, on abattait une cloison pour fusionner deux appartements. Les escaliers en colimaçon, avec leurs marches triangulaires, étaient adaptés au petits pas (coté intérieur) comme aux grandes enjambées (côté extérieur). Les portes battantes, donnant sur l’extérieur, étaient faciles à ouvrir et évitaient aux enfants de se retrouver « enfermés dehors ». La cour intérieure, couverte par une verrière mais aérée par un système qui évoque le "puits canadien", bénéficiait d’une température agréable, quelle que soit la saison. Etc, etc…
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Troisième idée géniale : associer le progrès social et l’efficacité économique.
C’est la condition sans laquelle rien n’aurait duré !
A côté de la garderie et de l’école (mixte et obligatoire jusqu’à 14 ans !), le cœur de la cité n’était pas une église mais un théâtre, lieu de culture et de débats démocratiques. Ces lieux favorisaient l’éducation des ouvriers et de leur famille, avec la conviction que leur émancipation et leur épanouissement socio-culturel, les rendrait plus efficaces au travail !
L'apprentissage de la natation (dans la piscine chauffée) était obligatoire, afin d’éviter les noyades dans l’Oise.
Les ouvriers bénéficiaient d'une caisse d'assurance maladie et d'une caisse de pensions pour retraités, veuves et orphelins, qui pouvaient rester vivre au familistère.
Au théâtre, on débattait démocratiquement des orientations industrielles de l’entreprise… mais aussi du règlement intérieur du Familistère ! Car en attendant que les ouvriers soient "éduqués", il ne fallait pas courir le risque de donner "des roses aux cochons" (imaginez un HLM de 500 logements, au 19e siècle, avec les toilettes sur le palier !). C’est pourquoi les règles de vie étaient très strictes, avec un système de surveillance et de dénonciation des voisins indélicats, qui peut déranger si on ne se replace pas dans le contexte de l'époque. De toute façon, les employés de Godin n'étaient pas obligés d'habiter le Familistère, s'il préféraient vivre dans la liberté totale et l'insalubrité.
Les ouvriers de GODIN percevaient un intéressement aux bénéfices de l’entreprise, ce qui était assez motivant ! Puis des titres de participation au capital de l'entreprise, permirent aux salariés de se rendre peu à peu propriétaires de l'entreprise. Après la mort de JBA Godin (qui habitait au familistère, dans les mêmes conditions que ses ouvriers), l’association coopérative des employés reprendra l’entreprise, pour la plus longue autogestion de l’histoire de l’humanité (presque un siècle !).

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Maquette du Familistère
Au fond : l'usine ; aux premier et second plan : les habitations et les services

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Godin a été adulé par ses employés, mais détesté par tous les autres : le clergé désapprouvait son école mixte et son "concubinage" avec Marie Moret ; les autres entrepreneurs et politiciens n'appréciaient pas ses "largesses" sociales ; les commerçants des alentours ne supportaient pas sa coopérative, qui leur faisait concurrence. L'utopie du familistère, malgré sa réussite, ne s'est donc pas répandue au-delà de Guise...
En 1968, après 88 ans d'autogestion, l’entreprise GODIN fut rachetée par une société privée et les logements furent rachetés par les collectivités ou les habitants.
Aujourd’hui, le pavillon central a été presque vidé de ses habitants, puis rénové en un formidable musée, que j’ai découvert aujourd’hui et que je vous encourage à visiter (avec la visite guidée, c’est beaucoup mieux !).
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« Une petite maison, un petit jardin, peuvent faire l’objet des rêves de celui qui n’a rien. Mais s’agit-il ici de flatter les désirs irréfléchis de l’ignorance ? »
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« C’est par l’éducation et l’instruction que le familistère développe et fait grandir, en savoir et en intelligence, la génération qui s’élève »

Jean-Baptiste André Godin, « solutions sociales » (1871)
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En savoir plus :
Le site de l’entreprise GODIN : http://www.godin.fr/
Le site du Familistère de Guise : http://www.familistere.com/site/index.php
Un historique synthétique sur Wikipédia : ici
Le texte de « Solutions sociales », le livre-manifeste de Godin : ici
Et la 2e partie d'un documentaire très bien fait :


13 commentaires:

  1. Je connaissais cette histoire depuis très longtemps .
    J'y pense souvent , chaque fois même qu'il y a un conflit dans une entreprise .
    Puisque ce modèle a fonctionné une fois , cela prouve que ce peut être généralisé .

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  2. Merci Thierry pour ce magnifique billet, je ne connaissais pas cette histoire, mais elle me parle.
    J'ai partagé la lecture avec Tatiana.
    A Turin il existait le village Lehmann, un peu conçu sur le même principe.
    Et en Egypte, il y a Sekem, une usine de coton avec un village et une école Waldorf, tout est construit dans le désert.
    Bon dimanche, merci encore de partager tes découvertes.

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  3. Jean, Evelyne,

    Je suis ravi que ça vous intéresse.
    Mais à présent, il faut venir voir tout ça en vrai ! C'est à 10 min de chez moi et si vous passez par là, je vous accueillerai avec plaisir !

    A chaque fois que des amis viennent me voir de loin, ils ont droit à la visite "obligatoire" du familistère.
    Même quand ils étaient réticents, tous en sont sortis émerveillés, avec toujours la même exclamation : "mais pourquoi tout le monde ne connaît pas ça ?". J'ai un jour entendu la réponse : "tous les étudiants en politique, en architecture, en sociologie, en philosophie, en histoire, ... connaissent. Mais pas le grand public".

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  4. Merci pour ton invitation, une visite que je ferai sûrement en juin.

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  5. je ne connaissais pas et ce billet me donne envie de venir voir de plus près.. certains pourront le taxer de paternaliste mais à défaut d'autres solutions, cela avait le mérite de fonctionner pour un nombre de familles. Une histoire bonne à répandre dans l'ambiance actuelle...

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  6. R&R,
    C'est vrai qu'on apris Godin pour un "paternaliste". Mais cette critique n'a plus eu aucun sens à la fin, quand il a "donné" son entreprise aux ouvriers.
    Et puis je rappelle qu'aucun de ses ouvriers n'était obligé de vivre au Familistère ; ils pouvaient garder leur "liberté" de vivre comme le commun des prolétaires de l'époque...
    Dans le même genre, l'expérience réellement "paternaliste" est plutôt celle de Michelin, dans le Massif Central.

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  7. Passionnant !!!! Je me suis régalé à découvrir ce billet et celui des pissenlits ! et je n'ai pas encore eu le temps d'aller plus loin...je vous mets dans un petit coin de mes favoris ...Samantha

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  8. Merci Lilli,
    Je suis peu prolifique en ce moment (soucis personnel). Mais bientôt, vous aurez droit à de nouveaux articles.
    Moi aussi, je viendrai vous voir régulièrement (je vous mets dans ma blogroll, collonne de droite).

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  9. pour ceux que ca intéresse regardez le arte architecture sur le familistère ( video d'une vingtaine de minutes ) il est très bien

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  10. tres interessant. Mon petit fils revient juste de visiter le Familister que je conaissais seulement de nom et reputation, mais je ne l'ai personellement jamais visité. j'ai découvers beau ici avec des mots simples une explication claire et de bonnes photos je recommanderai ton blog.

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    1. Merci Dominique, tes compliments me touchent d'autant plus que j'ai passé beaucoup de temps à réaliser cet article (prises de vues et surtout, élaboration d'un texte le plus concis possible).
      Il faut aller au familistère le 1er mai : c'est un jour de fête avec plein de monde, d'attractions, de visites guidées gratuites, etc...

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  11. Quelle belle idée ! dommage que ça n'existe plus des idées aussi géniales.

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