lundi 30 mai 2011

Chronique de mon hospitalisation

Thierry Doukhan - Grabataire à l'hôpital (avril 2011)

J'ai été hospitalisé du 14 avril au 23 mai dernier. Quand j'étais d'humeur et en état de le faire, j'ai rédigé une sorte de "journal de bord"...

27 avril
En pleine nuit, je suis réveillé par une aide-soignante qui sort mon voisin de chambre, un grabataire de 97 ans, inconscient dans son lit.
Je demande : "Il déménage ?"
L'aide-soignante (sèchement) : "Euh... oui."
Je jette un oeil ; il est blafard avec la bouche ouverte.
"On dirait qu'il va pas bien !
- Non. Il va pas bien."
Au matin, la famille du vieux vient me dire bonjour, avec de grands sourires. Je suis rassuré... et puis ils m'annoncent, toujours avec le sourire, le décès du monsieur.

4 mai
Discussion avec une aide-soignante :
"Madame, je ne dois pas boire ce complément alimentaire que vous me servez, car il contient des fibres (c'est marqué sur le flacon) !
- Mais non y'a pas d'fibres ! Même que c'est marqué ici : 'sans gluten et sans lactose' !
- Oui mais c'est pas la même chose, les fibres, le lactose et le gluten !
- (soupir exaspéré)"

5 mai
Discussion avec l'infirmière (bac+3) :
"Madame, ma perfusion est réglée sur 120 gouttes par minute mais je ne vois tomber qu'une goutte toutes les 2 secondes !
- (elle examine le curseur de l'appareil) Non c'est bon, c'est bien 120 gouttes/min qu'il vous faut !
- Oui mais EN VRAI je n'ai que 30 gouttes/min !
- Non non, pas de problème, c'est bien réglé...
- (soupir retenu)"
J'ai attendu qu'elle parte et j'ai réglé "250 gouttes/min" sur l'appareil (visiblement décalibré).

5 mai
On m'installe (à vif) une sonde dans le nez, qui doit aller jusque dans l'intestin.
Le docteur : "Ca bloque à la sortie de l'estomac, vous êtes trop contracté ! Détendez-vous, pensez à un truc que vous aimez manger !"
Je n'ai pas du tout envie de manger quoi que ce soit... Alors je pense à mes enfants, que je n'ai pas vus depuis longtemps... et voilà que j'éclate en sanglots et que je convulsionne.
"Ah non monsieur... là c'est encore pire !"

6 mai
Une tradition étrange à l'hôpital : on ne dit pas aux patients "vous", mais on leur parle à la 3e personne.
Par exemple, on me regarde et on me dit, droit dans les yeux : "Qu'est-ce qu'il veut déjeuner ?", "Y va s'lever maintenant !", "allez, on va r'faire son pansement !", "il a mal quèke part ?"...
Une tournure à rapprocher de " il est a ki, hein, le Youki ? "... ou alors de " le carosse de Sa Majesté est avancé " ?
En tout cas, à chaque fois qu'on me dit "il", je réponds "qui ça ?" (en regardant derrière moi) et on me réponds "Ben... vous !". Ah boooon !

6 mai
Un médecin hospitalier (barbu, obèse et jovial) se moque gentiment de mon nom, car il ne comprend pas comment le prononcer.
Par curiosité, je regarde comment il s'appelle en jetant un oeil sur l'étiquette de sa poche-poitrine et je lis : YVAN POPOV.

7 mai
Discussion avec l'interne (étudiant en médecine) :
"Docteur, juste après avoir goûté votre nouveau complément alimentaire à boire, j'ai eu des coliques pendant 2 jours !
- C'est la procédure : 3 doses par jour pour tous ceux qui vont se faire opérer.
- Mais moi je suis pas tout le monde ! Le traitement standard n'est pas adapté à quelqu'un comme moi !
- Il faut vous forcer, c'est plein de bonnes choses pour la cicatrisation"
C'est plein de fibres (indigestes pour moi) son truc. Ils finiront aux chiottes, ses compléments... Aux chiottes, les traitements standardisés des apprentis médecins, qui croient qu'on fonctionne tous comme dans leurs livres !

7 mai
Une scène surréaliste : pour la n-ième fois, mon voisin de chambre explique aux aides-soignantes, flacons à la main, la différence entre les compléments alimentaires "sans fibres" et ceux qui sont "avec fibres" :
"Vous voyez, c'est écrit ici sur le flacon : 'sans fibres' ; et sur celui-là c'est écrit 'fibres' !".
Je crois qu'elles commencent à comprendre... juste avant qu'on quitte le service !

9 mai
En pleine nuit, dans le couloir de mon service hospitalier, ça sent la fumée de cigarette. Je sors de ma chambre et je croise un infirmier :
"(faussement naïf) Monsieur, y'a une drôle d'odeur de brulé, j'espère qu'il n'y a pas de problème ?
- Heu... Non, non... C'est sûrement l'odeur des cendriers du rez-de-chaussée, qui remonte jusque ici !"
Un de ces jours, il faudra expliquer aux cons que la plupart des gens sont moins cons qu'eux... et qu'à chaque fois, on a fait semblant de croire à leurs sornettes !

9 mai
Aujourd'hui, quand on dit aux infirmier(e)s "j'ai mal", on nous demande de quantifier notre douleur sur une échelle allant de 0 (pas de douleur) à 10 (douleur insupportable).
C'est une échelle subjective, car certain(e)s sont plus sensibles que d'autres.
J'ai demandé à mes amis Facebook :
c'est quoi, concrêtement, une douleur de niveau 10 ?
Réponses...
Accouchement : 28 %
Coliques néphrétiques : 14 %
Méningite et migraine : 14 %
Couilles coincées dans la braguette : 14 %
Hémorroïdes : 7 %
Armoire qui tombe sur un orteil : 7 %
Infection urinaire : 7 %
Pain dans la gueule : 7 %

14 mai
Cette nuit, je rêve (mais est-ce vraiment un rêve ?) que je suis Mitterrand, que je dors dans mon lit d'hôpital... et que je me pisse dessus. Mais alors des litres et des litres ! Et je rêve que je me réveille et que je ne peux m'empêcher de continuer à pisser... Comme les draps n'absorbent plus, je pisse dans les taies d'oreillers, partout...
Je me réveille (pour de bon) en sursaut... dans des draps trempés qui puent. Je suis moi-même mouillé des genoux jusqu'au milieu du dos. Je "courre" à la salle de bains. Dégouté, je retire mes sous-vêtements ruisselants et je me nettoie "au gant", face au lavabo.
Je me dis que c'est un cauchemar... je glisse un oeil dans la chambre : non, c'est toujours vrai, je n'ai pas rêvé : le lit est bel et bien gorgé comme une éponge !
Mort de honte, je me résigne à activer la sonnerie pour appeler une infirmière. Elle arrive.
"Je suis désolé, j'ai mouillé mes draps...
- Ah ça c'est le Perfalgan (calmant en perfusion), ça provoque parfois des grosses suées"
- (Ouf !)"

4 commentaires:

  1. Quel cauchemard... On est si loin de se douter de toutes ses choses bien sagement installé dans nos internats et nos chaises de cours...
    Merci d'avoir créé ce journal de bord !
    J'espere sincerement apprendre dans peux de temps votre rétablissement !

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  2. Belle tranche d'humour noir sur un morceau de vie. J'ai assisté en témoin souvent impuissant à beaucoup de scènes comparables (sauf pour l'odeur de tabac qui ne nous aurait pas dérangés ma femme ou moi). Je sors touché de la lecture.

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  3. Gabriel,
    Je ne voulais pas faire une chronique "cauchemardesque". D'ailleurs, je n'ai gardé que les épisodes pouvant faire sourire, en évitant soigneusement de raconter les VRAIS moments cauchemardesques !

    Le Coucou,
    Merci pour le compliment, d'autant plus "flatteur" que j'admire toujours tes écrits !

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  4. Bravo !
    et quand vous expérimenterez les maisons de retraite .... alors là!...

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© Thierry Doukhan 2007-2011

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